Imaginez un jeune de vingt-deux ans, prendre le large de la Mediteranee, en plein milieu du mois de Janvier, sur une modeste embarcation traditionnelle, équipée d'un moteur Diesel rescapé de la dernière guerre pour fuire son pays !
Durant cette période de l'année, et dans les côtes nord tunisiennes, les vagues peuvent atteindre la hauteur de neuf mètres à quelques centaines de mètres de la plage?
Quelle est la chance qu'a ce jeune homme d'atteindre le territoire italien vivant ?
Nulle, ou presque !
Un jeune de vingt-deux ans qui préfère mourir noyé dans des eaux glacées à la Titanic mais sans romance, que de rester dans son pays, ça fait comme même mal au cœur?
Un jeune de vingt-deux ans, qui choisit de lâcher tout un passé, une enfance, une famille, un milieu social, en risquant dangereusement sa vie au lieu de rester chez lui pour bâtir un futur meilleur ça fait louche?
Mais qui est ce jeune ?
C'est un tunisien ou une tunisienne, qui n'a pas eu la chance d'atterrir dans une famille aisée, qui n'a pas pu réussir ses études ou qui est diplômé en attente d'un éventuel emploie depuis des années.
C'est un jeune qui vie dans un quartier qui peut inspirer à tout sauf à l'espoir. Un quartier où tous ses semblables sont traqués par un chômage qui parait éternel. C'est un jeune conduit malgré lui à la violence, aux trafics illicites. C'est un jeune désespéré sans issue, sans ressources et peut être sans éducation. C'est un jeune qui voit d'autres jeunes revenir d'Italie deux ou trois fois par an, qui en ont plein les poches, qui conduisent de belles bagnoles, qui réussissent à sortir avec les filles dont il ne peut rêver, qui construisent un étage de plus dans la demeure familiale...
Qu'attendez-vous de ce jeune ?
Rien sauf les dérives les plus dangereuses.
Nous savons tous que la Tunisie est en passe de devenir un pays pas du tout sûr, malgré les 130 000 policiers qu'on paye de nos poches. Les cas de violence gratuite sont de plus en plus fréquents. Ceci arrive partout, des bagarres, des attaques sur des personnes ordinaires, sur des flics, dans plusieurs cas ces actes de violence ne sont pas suivis de vole, c'est juste, dirait on, une manière de se défouler.
La consommation des produits illégaux se généralise. On commence même à faire preuve de génie dans la création des cocktails. Zatla, shira, diazepon, prozac, nivitrine, acétone, parfum, pétrole, alcool ordinaire, colle, cirage. Des enfants et des écoliers fument, respire profondément de la colle dans des sachets en plastique, et se passent les nouvelles techniques.
A quoi cela est-il du si ce n'est au désespoir et à l'ennui.
Ce jeune ne connaît qu'un petit nombre d'activités, loin d'être constructives. Il passe sa journée à se balader de rue en rue, à visiter le plus grand nombre de cafés que possible, à fumer, et peut être à jouer au foot.
Ce jeune ne voit aucune aide venir, aucune structure sociale ne lui offre de l'encadrement. Il sait bien que les diplômes de formation professionnelle ne servent qu'à envelopper les casse-croûtes.
Il sait aussi que s'il arrive à décrocher un job dans une des usines étrangères installées au pays, il ne sera jamais récompensé pour ses efforts, il se fera exploiter et maltraiter.
Ce Jeune en a marre. Il ne peut plus supporter le regard de sa mère, les plaintes de son père, la misère dans laquelle vie sa sœur, le souvenir d'un frère envoyé au fond d'une prison 100 étoiles parce qu'il a vécu la même situation.
D'autre part cet homme ne peut plus résister à la tentation. Il ne peut se retenir d'envier son voisin parti depuis des années en Italie, qui s'est fait plein de fric et a réussi à y ramener son frère, son cousin et sa fiancée.
Notre jeune ne peut plus s'empêcher de rêver de cette Italie où les jobs sont offerts à chaque coin de rue, où l'argent coule à flots. Ce jeune se réveille un beau matin et se dit pour quoi pas moi ? De toute façon je n'ai plus rien à perdre ! ! ! !
Il va au café du quartier et en discute avec ses potes. Ils sont tous d'accord. Y'a rien à perdre, car nous n'avons de toute façon rien.
Quelques semaines plus tard le plan, l'argent sont prêts et les contacts sont établis. Cette nuit glaciale du mois de janvier il est enfin décidé et prêt. Il met dans son sac un petit sachet de Bsissa (ndlr mot intraductible, manger à base de quoi ?), il se glisse dans la chambre à coucher de ses parents endormis depuis le couché du soleil, jette un dernier regard sur cette mère combattante et affective et ferme le porte de la maison familiale doucement pour la dernière fois.
Sur les côtes rocheuses les plus retirées, il rencontre le reste de la bande et le passeur. Le large le domine, il a peur mais n'a pas droit au retour. Là-bas très loin derrière l'horizon lointain, c'est le paradis. Et pour accéder au paradis il faut payer. Ce sont le vent glacé, le mal de mer, la peur de la morte et des gardes-côtes tunisiens ou italiens, des bateaux italiens qui peuvent les capturer et les brûler vifs, qui composent le prix. Il faut résister et espérer jusqu'au bout.
L'Italie pour lui et ses potes est la passerelle vers la fortune, soit en y restant soit en gagnant les territoires français ou allemands. La législation italienne est relativement souple en matière de traitement des immigrés. Un sans-papier tombe dans les mains des Carabinieri bénéficie d'un laisser-passer valide sept jours. Le temps nécessaire pour se trouver un moyen de régler sa situation où de filer vers les pays du nord.
La suite peut être aussi dramatique qu'heureuse. Ce jeune peut se noyer ou se faire capturer. Il peut, s'il arrive à atteindre les côtes du bonheur trouver un vrai job digne comme tomber dans les mains des bandits les plus dangereux. Il peut revoir sa mère comme elle le peut le revoir dans un cercueil.
Ce qu'on doit se demander est pourquoi et comment est ce que des milliers de jeunes tunisiens des deux sexes finissent à se résigner à l'immigration clandestine. Pourquoi est-ce que notre gouvernement supposé garantir l'avenir de ce pays n'évoque jamais publiquement cette question !. Pourquoi est-ce que la police nationale, en capturant ces immigrants, enfonce encore le clou en les maltraitant et en leur accordant de lourdes peines. Un responsable réellement patriotique doit se mordre les doigts à chaque fois qu'une tragédie de ce genre arrive car il a échoué dans sa mission, mais qui se fout réellement de réussir sa mission ?
Ce qui empire la situation est l'exile volontaire des diplômés, les plus brillants. Il est difficile de retrouver le nombre de scientifiques et d'ingénieurs tunisiens faisant le bonheur des boîtes les plus prestigieuses de l'Europe ou des EUA, au lieu de contribuer à la construction de la Tunisie.
La nouvelle mode est la fuite aux EU des étudiants via les voyages organisés de promotion. Des étudiants en année terminale préfèrent se barrer sans le diplôme pour lequel ils se sont tant sacrifiés au lieu de rester et subir la misère du chômage.
Le gouvernement, le peuple et tout le monde connaissent les causes, mais que fait-on pour y remédier ?
Créer une nouvelle caisse financée par les citoyens noyés dans leurs problèmes quotidiens !
Faire une série de discours préconisant le re-lancement du marché de l'emploi !, créer des subventions? Ou en est-on du côté sociale, informatif, de l'encadrement?
Que dalle ! Nous sommes des jeunes largués au milieu de nul part et baignant dans une merde qu'on qualifierait de paradisiaque.
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