La tunisie-nne
Si on devait définir la tunisienne, c’est bien le mot libre qui nous viendrait en premier à l’esprit. Il est vrai que mes compatriotes féminines n’apprécient pas qu’on les oblige à se couvrir, à ne boire que de l’eau et à ne connaître qu’un seul homme.
La tunisienne s’est toujours sentie supérieure au reste des femmes arabes, elle estime même pouvoir rivaliser avec ses consœurs occidentales. Elle se voit comme un symbole, l’exemple, s’il en fallait un, de la modernisation de la femme arabo-musulmane. La tunisienne pense même avoir plus de mérite que le reste des femmes du monde : dans un pays musulman et conservateur, elle a su s’imposer, se faire respecter, être l’égale de l’homme.
Mais si on s’intéresse au paysage politique et économique actuel, on remarque que les tunisiennes qui brillent sont des « filles de », des « femmes de » ou « des sœurs de ». Bien que le pays semble être dirigé en sous-main par une femme, il est vrai que ces dernières manquent cruellement de visibilité politique malgré leur importance supposée au sein du programme présidentiel.
Le pouvoir, en voulant nommer des femmes ministres, s’est très souvent contenté de les assigner au ministère des affaires de la femme, de la famille, de l’enfance et des personnes âgées. Ce ministère par son existence même montre un mal bien réel. La femme est là pour s’occuper de la famille, de l’enfance et des personnes âgées. Il ne manquait plus qu’à ajouter « de la cuisine et des tâches ménagères » et ça aurait été parfait. Une députée tunisienne n’a-t-elle pas déclaré qu’une femme ne peut pas diriger des ministères comme celui de la défense ou de l’intérieur juste parce qu’elle ne peut pas supporter de fortes pressions ?
Le féminisme tunisien actuel relève plus des rencontres Tupperware que des réunions militantes. La tunisienne qui semble libre de l’extérieur n’a pas évolué sur le plan des acquis depuis la promulgation du statut personnel le 13 mars 1956. 54 ans après, il n y a eu aucune avancée sur les questions de l’héritage, la dot existe toujours, l’homme est encore légalement le chef de la famille, son domicile est toujours le domicile familial. Bien que le code du statut personnel semblait autoriser le mariage d’une musulmane avec un non musulman, une circulaire ministérielle du 5 novembre 1973 est venu ôter cette liberté en interdisant officiellement la célébration de ce type de mariage par les officiers de l’état civil tant que le mari ne s’est pas converti à l’islam. Cette circulaire a vu le jour suite à la jurisprudence qu’a entrainée un arrêt de la cour de cassation de Tunis. Cet arrêt considère que « le mariage d'une musulmane avec un non musulman est un péché impardonnable, et la religion musulmane considère ce mariage comme nul et non avenu”.
Les jeunes tunisiennes s’accommodent très bien à leur statut de femme presque libre. Le seul hic est qu’elles sont restées au même niveau de progrès que leurs grands-mères. Cette stagnation des acquis traduit un désintérêt et une passivité désolante vis-à-vis de leur avenir.
En revenant à l’histoire de ce code les enjeux de la libération de la femme tunisienne sont clairs. Dans les années 30, attaqué par la féministe Habiba Menchari sur la question du voile, Bourguiba, a répondu : « du fait du régime qui lui est imposé, la Tunisie court à la déchéance de sa personnalité Pour parer à ce danger, les Tunisiens doivent veiller à sauvegarder leurs coutumes et, par conséquent, les dernières défenses d’une identité nationale en péril ». Ces mêmes personnes qui ont instrumentalisé l’image de la femme pendant la période coloniale au nom « de la protection de l’identité nationale » se sont ensuite érigés en libérateur de la femme, les instrumentalisant de nouveau pour soigner une image de moderniste. Les femmes, au cours des deux périodes, n’ont rien fait pour gagner leur liberté. Il n’est d’ailleurs pas anodin de remarquer que, du Maroc jusqu’en Egypte en passant par la Tunisie, les libérateurs des femmes sont tous des hommes : Kacem Amin, Mansour Fahmi et pour nous Tahar Haddad et Bourguiba. Libérer la femme, oui, mais sous conditions : la suprématie masculine doit rester de mise, les articles sur l’héritage en sont la preuve.
La majorité des femmes tunisiennes ont eu la liberté sans même la demander. Cette majorité ne réalise pas la préciosité de cet acquis et c’est pour cela que nous, femmes tunisiennes, restons passives devant notre histoire et notre devenir, par facilité, par absence du goût de l’effort. Le code du statut personnel nous a été offert, mais il est resté dans un placard sans être restauré.
Si la tunisienne veut être vraiment libre, il faut qu’elle sorte de cet état de somnolence et qu’elle arrête de guetter les miettes qu’on voudra bien lui jeter. La vraie liberté ne se donne pas, elle se gagne.
Bibliographie
Sophie Bessis : Les arabes, les femmes, la liberté
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